Alors, comment ça va aujourd’hui ? Ben pas mal

Simone et moi, Simone F. Baumann, traduit de l’allemand (suisse) par Martin de Halleux avec la complicité de Thomas Ott, Les Éditions Martin de Halleux, 2021

Elle est assise à une table dans une galerie de la rue Martel, dans le Xe arrondissement de Paris. Elle est comme dans un coin, pourtant elle trône au milieu de la galerie aux murs nus. Calme, tête baissée, elle dédicace un à un ses livres. Elle demande qu’on écrive son prénom sur une liste, puis sur la première page, elle dessine à l’encre un dé, une main, une rose, une dent, un œil. Puis elle écrit « Pour … de Simone ». Elle est masquée comme ceux qui viennent inscrire leur prénom sur la liste, lui tendre son livre qui est en train de devenir le leur. Elle s’appelle Simone F. Baumann, elle est née à Zurich, elle a 24 ans. Depuis l’âge de 18 ans, elle fait le récit de sa vie en dessins. Près de 1800 planches. Le livre en est une sélection. La première édition, parue aussi cette année, est suisse allemande. Zwang. Angoisse. L’éditeur français a préféré titrer Simone et moi.

La couverture est colorée, le titrage argenté, mais l’intérieur est noir. Pour dessiner, Simone F. Baumann trempe sa plume métallique dans l’encre de Chine. Beaucoup d’images, peu de mots. Le premier est « Coupable ». Simone est jugée. Qui est Simone ? Une superposition, un décalage permanent. Une jeune fille en jean, pull et Docs Martens, en pyjama ou nue. Une fille qui n’arrive même pas à commander au restaurant, qui n’est même pas capable de faire de l’argent quand son père sait cela depuis le berceau. Elle prend parfois des pilules pour aller mieux, voit un psychiatre qui la questionne « Alors, comment ça va aujourd’hui ? » « Ben pas mal » répond la jeune fille en noir et ça sonne comme une bonne blague. Simone rêve beaucoup. Rêves noirs. Simone dessine ses rêves noirs. Simone et moi est une succession de scènes, de glissements sans frontières claires entre le quotidien, les peurs, les cauchemars. Le corps est à l’épreuve, parfois découpé, amputé, pas calme du tout. Et les yeux de Simone qui regardent tout, perplexes, doux et souffrants à la fois.

Je pense à Otto Dix, à ses hommes revenus tordus de la Première Guerre mondiale. Je pense aux gravures de Frans Masereel, aussi édité par Martin de Halleux. Je pense aux dislocations loufoques de Roland Topor. Je pense au cinéma de Luis Buñuel, un œil qu’on découpe. Je pense aux collages de Max Ernst. Je pense à Frida Kahlo qui de son corps meurtri fait une œuvre. Je pense à l’art brut. Je pense à tous ces artistes qui font craquer le noir pour en extraire une lumière douloureuse, qu’on pourrait nommer leur vérité.

Simone et moi questionne l’origine, l’énormité de la naissance. Un corps qui sort d’un autre corps. Un impensable, que Simone F. Baumann rejoue à l’encre de Chine. Recréation de soi, dédoublement, représentation de sa propre duplicité. Qui est Simone ? Un monstre à deux têtes ? Un être qui doit retourner là d’où elle vient tellement elle va mal avec le monde, poussée par un père qui dit son cerveau cramé ? 

Mais d’où vient que cette lecture n’effondre pas, loin de là ? D’où vient que ces têtes coupées, dédoublées, énucléées, ces oreilles tranchées, ces ventres évidés, ne condamnent pas à une impasse de noirceur ? Du fait que Simone coûte que coûte avance, marche, regarde le monde et ses objets autour. Les objets ont une vie propre. Un bureau, une lampe, une carte postale, une affiche, la cuvette des toilettes, un lavabo, du carrelage, les rayons d’une pharmacie, une rue avec voitures et poubelles, une cage, un bois. Le monde est peuplé, même s’il déraille. Et la plume de Simone F. Baumann le fait danser, tanguer, les têtes se penchent, se perdent.

Simone et moi invente mille passages entre une apparence que chacun admet facilement et des dessous chaotiques que seuls certains veulent bien aller voir. Simone F. Baumann y va d’un bon pas. On imagine la douleur de la descente, on en sent aussi la fulgurance enfantine. La dessinatrice à la fin remercie son chat Volki et tous ceux qui l’ont encouragée à continuer. J’imagine le ronronnement approbateur de Volki, peut-être son envie de laisser quelques traces à l’encre de Chine, s’étendre avec science et volupté sur les planches noircies, ou faire un numéro de claquettes. Le monde de Simone est tellement peuplé.  Merci, Simone.

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