Archives de catégorie : Images

La plus simple des cérémonies

The train, Paul Fusco, Rein Jelle Terpstra, Philippe Parreno, Textuel, 2018

Paul Fusco, Robert Kennedy funeral train, 1968

Le 5 juin 1968, peu après minuit, le sénateur Robert Francis Kennedy est assassiné en Californie. Presque cinq ans après son frère John Fitzgerald et deux mois après Martin Luther King. Après la messe dans la cathédrale Saint-Patrick, le cercueil est transporté de New-York à Washington, DC. Le photojournaliste Paul Fusco, 30 ans, couvre l’événement. Chez Magnum, on ne lui demande rien de précis, juste monter dans le train et ne pas bouger. C’est là qu’il réalise… Des centaines de gens en deuil massés sur les quais se pressaient vers le train pour se rapprocher de Bobby. Naît un très étonnant reportage photographique qui mettra du temps à être diffusé (aucun magazine n’accepte de le publier avant 1998). Cet été, aux rencontres de la photographie d’Arles, hommage à ce magnifique travail, prolongé par ceux de Rein Jelle Terpstra et Philippe Parreno.

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Grande galerie poétique

Histoire naturelle, textes et dessins de Félix Labisse, Éditions Interférences, 2012

Au moment où vous vous y attendez le moins, surgiront dans votre solitude des personnages aux féminités extravagantes, mi-femme mi-bête mi-démone, des succubes frénétiques à visage d’insectes, des amoureuses au sourire de panthère, des demoiselles échevelées aux yeux d’anges… et la liste se prolonge généreusement… Le peintre, poète, illustrateur, Félix Labisse (1905-1982) conseille au lecteur, au rêveur N’hésitez pas, ouvrez vos portes, vos bras, vos lèvres. Laissez-vous engloutir dans les sables mouvants où elles vont conduiront. Histoire naturelle est une galerie de trente portraits à la plume, texte et dessin, de créatures merveilleuses, qui ont pour noms la Guivre-Guénégote, l’Amante religieuse ou la Tarentule des lettres, le Cherche-midi ou le Parsifal. À Paris, ces jours-ci, sur la place Saint-Sulpice que Perec n’a pas épuisée, le marché de la poésie bat son plein. Visite guidée d’un album qui en déborde.

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Sainte Leonora, rêvez pour nous

La vie songeuse de Leonora de la Cruz, texte d’Agnieszka Taborska, traduit du polonais par Véronique Patte, illustrations de Selena Kimball, Éditions Interférences, 2007

Dans la librairie de la rue de Jouy, je l’ai feuilleté, attirée par sa couverture tout en nuances de gris. Une délicate main de femme surplombe un homme barbu, buste penché, accueillant sur son épaule une jambe nue. Détail d’une illustration de l’intérieur. L’ensemble semble se situer dans une église envahie par les eaux, la jambe nue pourrait appartenir à la femme coiffée d’un foulard, qui pleure, regard tourné vers l’homme ou le ciel. Ce n’est pas sûr. D’ailleurs rien n’est sûr dans cet album consacré à Leonora de la Cruz, hormis sa beauté, extérieure et intérieure.

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L’urgence de peindre

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?, Le Tripode, 2015 // Ceija Stojka, Une artiste rom dans le siècle, éditions Fage, catalogue de l’exposition, la Maison rouge, 23 février au 20 mai 2018

Deux femmes, l’une juive allemande née en 1917, l’autre rom autrichienne née en 1933. Deux déportées à Auschwitz en 1943, l’une en octobre, elle est assassinée à son arrivée, l’autre en mars, elle survivra. Deux peintres, l’une passée par les Beaux-Arts de Berlin, l’autre autodidacte. Deux artistes prises par l’urgence de croiser images et mots pour se raconter. L’œuvre de l’une a été magnifiée par un étonnant objet d’édition paru au Tripode (déjà évoqué ), celle de l’autre, actuellement exposée à la Maison rouge, a heureusement retardé la fermeture du lieu. L’urgence de montrer. L’une s’appelle Charlotte Salomon, l’autre Ceija Stojka. Mêmes initiales. Rencontre avec deux femmes, deux œuvres totales, deux urgences.

Encore…

Naïvetés

Détenues, Bettina Rheims, préface de Robert Badinter, texte de Nadeije Laneyrie-Dagen, Gallimard, 2018

Dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes se tient jusqu’au 30 avril l’exposition de Bettina Rheims, Détenues. Détachée de toute construction, très haute, longs rectangles de vitraux miroitant dans le soleil, la Sainte-Chapelle a quelque chose de fier, de prétentieux, d’exalté. À l’intérieur, c’est une autre histoire qui est racontée avec ces photographies. Encouragée par Robert Badinter, B. Rheims a photographié des femmes en prison. Chacune se découpe sur un mur blanc, assise sur un tabouret que l’on ne voit pas, et nous circulons, corps minuscules dans l’édifice imposant, parmi ces images de femmes nous regardant ou pas, enfermées à Rennes, Poitiers-Vivonne, Roanne ou Lyon-Corbas.

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Quatre boules de cuir

Beauté du geste, Nicolas Zeisler, Le Tripode, 2017 

L’illustration de couverture a été réalisée par Anna Boulanger, auteur du magnifique album « l’Absence » (https://suruneilejemporterais.fr/sens-de-lecture/)

Je ne connais pas grand-chose à la boxe. Pas spécialement attirée par les shorts amples de satin rouge ou bleu vif couverts de stickers moches, les nez écrasés, les visages déformés à la longue, les arcades explosées, les regards vidés par l’effort du combat. Mon fils a commencé à en faire cette année. Un truc important pour lui. Parfois, dans la cuisine, il esquisse des gestes appris. Quand je le vois se mettre en position, préparant son corps, simultanément, à l’attaque et à la protection de lui-même, je trouve ça beau, mais c’est mon fils. Beauté du geste, nouvel ovni des éditions Le Tripode, parle de boxe et c’est un très beau livre.

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Sens de lecture

l’absence, Anna Boulanger, Le Tripode, 2016

Je ne sais pas pourquoi mais j’aime bien me rappeler ce qui m’a conduit à un livre. Je le fais parfois dans ce blog. Je le fais souvent quand je parle d’un livre à quelqu’un (je sens d’ailleurs que ça agace et qu’on aimerait bien que j’en arrive au fait, ce qui est peut-être déjà votre cas, en ce moment, mais j’ai appris à supporter mes détours et les effets qu’ils provoquent). La première fois que j’ai entendu parler de ce livre, il y a deux semaines, c’était dans une formation que j’animais sur le métier d’éditeur. J’avais proposé au petit groupe d’apprentis de choisir dans l’immensité éditoriale une couverture qu’ils trouvaient réussie et d’expliquer pourquoi. Parmi les couvertures sélectionnées, il y avait celle-ci.

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Sur les traces de Duras

Lointains souvenirs, écrits de Marguerite Duras, Flore, préface de Laure Adler, Contrejour, 2016

L’origine de ce livre est à la fois familiale et littéraire. Les grands-parents de Flore ont vécu en Indochine et la photographe a lu, annoté, Marguerite Duras. Elle s’est rendue à Saïgon, Sadec, les lieux du Barrage contre le Pacifique, de L’Amant et en a rapporté une série de photos. Le tout fusionne dans un album traversé par l’écho, le balancement entre textes de Duras et images, sensuelles, de Flore.

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Nous n’avons plus confiance dans la littérature

La Loterie, Miles Hyman, d’après Shirley Jackson, trad de l’anglais (États-Unis) par Juliette Hyman, Casterman, 2016

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La première page de l’album est couverte des remerciements de l’auteur à la famille, aux amis, à l’éditeur… J’adresse les miens, chaleureux, enthousiastes, profonds au libraire de la Rubrique à bulles qui m’a conseillé La loterie. Miles Hyman en a réalisé le dessin et l’adaptation. C’est le petit-fils de l’écrivain américaine Shirley Jackson (1916-1965). Auteur de romans policiers et fantastiques, elle a aussi écrit des nouvelles, dont La loterie publiée en juin 1948 par le New Yorker Magazine. « J’exige des excuses personnelles de la part de l’auteur », « Nous sommes des gens relativement bien éduqués et instruits, mais depuis que nous vous avons lue, nous n’avons plus aucune confiance dans la littérature. » Le lectorat de la vénérable publication américaine s’emballa subitement. Pourquoi ?

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À ceux qui aiment le foot et aux autres

Hors-jeu, Matthieu Chiara, L’agrume, 2016

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Difficile d’y échapper. Qu’on aime ou pas le foot, il est là. Il s’impose pour beaucoup comme une évidence, une nécessité, une passion. D’autres dédaignent, repoussent, nient, mais il est là, surtout en ce début d’été 2016. Mon fils aime le foot. A sa façon. Il ne le pratique pas dans un club. Quelquefois, mais finalement assez rarement, il joue dans un jardin ou un stade, avec des copains. Il joue aussi de façon virtuelle. Il ne suit pas toutes les compétitions, mais là, il me semble qu’il n’a raté aucun match de l’Euro 2016. Il ne va pas au stade avec son père qui déteste ce sport. Il a son équipe favorite tout en étant facilement prêt à la dénigrer si elle cumule trop de défaites. Je ne suis pas sûre qu’il ait une culture historique approfondie en la matière. Il me semble qu’il se trompe parfois grossièrement sur le nom d’un joueur, l’équipe gagnante d’une compétition passée ou sur l’enchaînement complexe des sélections d’un joueur renommé, mais ce n’est qu’une intuition de ma part et je n’ai ni l’envie ni les moyens de la vérifier. En résumé, mon fils aime le foot. Il aime aussi la BD. Je lui ai donc offert Hors-jeu.

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