Archives par mot-clé : nature

Grande galerie poétique

Histoire naturelle, textes et dessins de Félix Labisse, Éditions Interférences, 2012

Au moment où vous vous y attendez le moins, surgiront dans votre solitude des personnages aux féminités extravagantes, mi-femme mi-bête mi-démone, des succubes frénétiques à visage d’insectes, des amoureuses au sourire de panthère, des demoiselles échevelées aux yeux d’anges… et la liste se prolonge généreusement… Le peintre, poète, illustrateur, Félix Labisse (1905-1982) conseille au lecteur, au rêveur N’hésitez pas, ouvrez vos portes, vos bras, vos lèvres. Laissez-vous engloutir dans les sables mouvants où elles vont conduiront. Histoire naturelle est une galerie de trente portraits à la plume, texte et dessin, de créatures merveilleuses, qui ont pour noms la Guivre-Guénégote, l’Amante religieuse ou la Tarentule des lettres, le Cherche-midi ou le Parsifal. À Paris, ces jours-ci, sur la place Saint-Sulpice que Perec n’a pas épuisée, le marché de la poésie bat son plein. Visite guidée d’un album qui en déborde.

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Raconte-moi

et filii, Patrick Da Silva, Le Tripode, 2018

Toute rencontre avec un livre a son histoire. Le 30 janvier dernier, je me rends à la librairie Delamain, 155 rue Saint Honoré, métro Palais royal. Devant, la Comédie française, derrière, le Louvre. Concentré d’art, de culture, d’histoire, de Paris. Y est invité Patrick Da Silva, auteur de Au cirque, emporté sur l’île. Au programme, lecture d’extraits de ses deux derniers textes, Les pas d’Odette et et filii. Tout ce petit monde publié par le Tripode. Autour de 60 ans, solide, posé, P. Da Silva, s’assied face au public. En main, un petit livre rose (Les pas d’Odette) qu’il n’ouvrira pas. Il sait son texte par cœur. Belle voix grave, lenteur de l’élocution. Si comme dans un jeu d’enfant, j’avais compté, je serais allée jusqu’à trois avant d’être emportée. Oubliés la librairie Delamain, la Comédie française, le Louvre, le Palais royal et Paris, balayés par la voix du conteur. Continuer la lecture de Raconte-moi

Ode à la mère oublieuse

Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas, Seuil, 2017

Cap-Ferret, plage du « Petit train », carte postale, 1959

Chantal Thomas a choisi le fil de l’eau pour faire le portrait de sa mère. Passionnée, obsessionnelle de nage, la mère de Chantal paraît à son égard, indifférente, lointaine, mais par le goût de cet exercice du corps, elle lui a transmis l’essentiel : l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant, la beauté d’un chemin d’oubli. Célébration du présent, temps de la vie, réelle, pleine. Cherchant le chemin de son récit (abusivement nommé roman par l’éditeur), elle ajoute que si elle avait quelque chose à célébrer à son sujet, quelque chose à tenter de retracer, c’était paradoxalement, la figure d’une mère oublieuse. Partant du réel incontournable de la mère (celle en laquelle chacun a baigné, d’où chacun est sorti), C. Thomas parcourt par l’écriture, les rives près desquelles sa mère a nagé. Continuer la lecture de Ode à la mère oublieuse

J comme jardin

Tous sens dehors

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Je ou jardin ? J’ai hésité. Puiser dans le tombereau de choses écrites sur l’autobiographie, l’autofiction, la personne, première, qui s’élance, seule visible, dans l’écriture ou l’espace clos, cultivé, d’agrément ou nourricier, secret ou public, parfois zoologique. J’ai opté pour celui-ci. À cause des images de lectures anciennes qui me sont revenues, La faute de l’abbé Mouret, Bouvard et Pécuchet, Colette, de films aimés (Meurtre dans un jardin anglais, Blow-Up, Shining, Rohmer), d’un puzzle aussi (ces femmes en grandes robes blanches posées dans un immense jardin de 500 pièces signé Claude Monet) qui me donna tant de mal, enfant. Pénétrons donc cet endroit-là coloré, parfumé, sonorisé par l’oiseau, l’insecte ou le vent, dont on peut, aux beaux jours, goûter la framboise velue, ce J comme JARDIN. Continuer la lecture de J comme jardin

I comme île

Imaginaire par nature

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Été, ma petite académie en est à la lettre I, le blog s’appelle comme on sait, tout converge vers cette terre isolée, intrigante, fantasmée, refuge ou prison, bagne ou paradis, confetti ou assez vaste pour faire oublier la mer autour, tropicale ou glacée, avec ou sans îliens, caillou ou plantée d’arbres immenses dont on se demande s’ils ne prennent pas racine en mer. En un mot, court, à la fois féminin et masculin, léger, mille fois chanté, sensuel, le I étirant les lèvres à l’horizontale puis l’L roulé par la langue soudain stoppée dans son élan. Est-il beaucoup de mots de seulement trois lettres qui en entraînent autant dans leur sillage ? D’accord, il y a aussi vie, eau, feu, oui, non, été, mer et quelques autres (cruciverbistes, n’hésitez pas à compléter), mais île a une belle place au soleil des associations.  Le prononcer, c’est déjà partir. Explorations tous azimuts avec I comme ÎLE. Continuer la lecture de I comme île

H comme haïku

Les pouvoirs du peu

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Dans La préparation du roman, Roland Barthes consacre plusieurs séances au haïku. C’est avec cette lecture que je me suis vraiment plongée dans la forme poétique nippone. Je ne dirais pas qu’elle me soit devenue familière, mais elle est entrée dans mon paysage littéraire. Cette façon dont le très court se déploie m’intrigue. Tension entre l’économie extrême de mots et l’infini des sens. Comme un pied de nez à l’écriture-même. Humons-voir avec ce H comme HAÏKU. Continuer la lecture de H comme haïku

F comme forêt

Un dedans du dehors

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Existe-t-il un endroit de la littérature aussi prisé des différents genres (conte, récit d’aventure, fantastique, polar…), aussi chargé de tout et son contraire (bien et mal, peur et enchantement, quête et impasse, initiation et mort…), autant traversé par l’épopée (forêt de L’Éneide, Brocéliande des chevaliers de la Table ronde, forêt obscure puis antique de La Divine Comédie ou interdite du cycle Harry Potter…) ? Nouveau défi de ce A à Z, partir du F pour déployer et pénétrer la forêt. Alors, chasse non gardée, braconnage autorisé dans F comme FORÊT. Continuer la lecture de F comme forêt

Sens de lecture

l’absence, Anna Boulanger, Le Tripode, 2016

Je ne sais pas pourquoi mais j’aime bien me rappeler ce qui m’a conduit à un livre. Je le fais parfois dans ce blog. Je le fais souvent quand je parle d’un livre à quelqu’un (je sens d’ailleurs que ça agace et qu’on aimerait bien que j’en arrive au fait, ce qui est peut-être déjà votre cas, en ce moment, mais j’ai appris à supporter mes détours et les effets qu’ils provoquent). La première fois que j’ai entendu parler de ce livre, il y a deux semaines, Continuer la lecture de Sens de lecture

Des bêtes et des hommes

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 2016

F. Bacon, trois études pour G. Dyer, 1969, The Estate of F. Bacon, Louisiana Museum of Modern Art
F. Bacon, trois études pour G. Dyer, 1969, Louisiana Museum of Modern Art, © The Estate of F. Bacon

Cinq générations se succèdent entre 1898 et 1981 dans cette ferme isolée du Sud-Ouest, à proximité de Puy-Larroque. Pas exactement une fresque familiale, plutôt la pénétration sourde, implacable, sensorielle d’un monde où se côtoient brutalement bêtes et hommes. De génération en génération, hommes et femmes se parlent peu, mal, et se tuent au travail. Dans une langue précise et crue, Jean-Baptiste Del Amo en traque les routines et les folies. Le romancier aime la peinture et la photographie. Son écriture possède une étonnante capacité à représenter. Continuer la lecture de Des bêtes et des hommes

Performance au sommet

Le Grand Jeu, Céline Minard, Rivages, 2016

« Rhizikon » (2009), spectacle conçu et dansé par la chorégraphe et trapéziste Chloé Moglia

Alors qu’autour de moi, les louanges fusaient sur ce roman de Céline Minard, je n’avais pas réussi à lire Faillir être flingué (Rivages, 2013). Je vais réessayer, forte de ce que vient de me faire Le Grand Jeu.

Aidée par une petite équipe héliportée, une femme installe une cabine hightech sur une paroi granitique au-dessus du vide. Elle a acheté la terre montagneuse de 200 hectares sur laquelle est implantée sa nouvelle demeure et planifié une vie en complète autarcie. Robinson survécut sur l’île grâce à ce qu’il récupéra dans l’épave et ce qu’il construisit avec ingéniosité. Ici, la femme choisit cet îlot d’altitude pour une expérience organisée par avance. Vivre hors jeu. Continuer la lecture de Performance au sommet