Les galeries de Sebald

Les Émigrants, W. G. Sebald, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 1999

Dans Le Terrier, Kafka fait parler un animal vivant dans les boyaux qu’il a creusés, spéculant sur l’intrusion d’ennemis extérieurs ou intérieurs, travaillant l’architecture de son ouvrage souterrain, et y goûtant une paix. Figuration de l’être humain dans sa nudité extrême, de l’écrivain et son œuvre, les lectures se superposent sans s’exclure. Les Émigrants sont un terrier avec galeries, ramifications, endroits fouillés, histoires enchâssées. Quatre récits titrés d’un nom d’homme, Dr Henry SelwynPaul BereyterAmbros AdelwarthMax Ferber. Chacun, d’origine allemande ou lituanienne, a émigré au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis au début du XXe siècle. Exils pour plusieurs d’entre eux liés au fait d’être Juifs. Le mot récit dans ce qu’il suppose de très conduit, n’est peut-être pas le bon. Plutôt l’impression d’avoir parcouru des galeries ombreuses, échappant au narrateur lui-même, magnifiques de douceur et de gravité.

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Promenons-nous dans Paris

Heures de Paris – Les nouvelles minutes parisiennes (1900-2020), tome 1, ouvrage polyphonique[1], La Bibliothèque, 2020

L’entreprise ressemble à l’ouverture d’un tombeau, pour que vivants et morts dansent ensemble. Ou à une greffe pratiquée sur un vieil arbre nommé Paris. Le premier jardinier s’appelle Paul Ollendorff (1851-1920). Éditeur de Guy de Maupassant, Jules Renard, Colette, il lance autour de 1900 les Minutes parisiennes, série d’ouvrages croquant heures et lieux de Paris en textes (Gustave Geffroy, Jean Lorrain, Léon Millot, etc.) et images (Auguste Lepère, Joaquim Sunyer, Eugène Dété, etc.). Les éditions La Bibliothèque inventent le greffon, et proposent à des écrivains, artistes de notre siècle de croquer à leur tour un lieu de la capitale. Entre les deux temps, Paris vibre, résonne.

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W comme who

Hommage aux papous dans la tête

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Ça y est, retour au face à face avec ma bibliothèque. Pas pingre mais lui en manque toujours un, celui que je veux, juste là, maintenant, histoire de courir les librairies. Très enfantin. Je n’ai jamais réussi à fréquenter les bibliothèques, toujours senti quelque chose de faux là où tout le monde baisse la tête, chuchote, semble absorbé. Peu pratiqué l’emprunt de livres. L’avoir sinon rien. Très enfantin. Je repense à ma dernière chronique et mon goût pour la citation, immodéré à l’écrit, pas à l’oral, truc de pédant. Très enfantin. Et ce W, ça arrive, oui ? No stress, on a du temps. Alors, je me suis dit que je pourrais les enchaîner, sans dire l’origine. Pénélope tisse, Max colle et moi je fais du texte rapiécé sans couture apparente. L’auteur disparaît, comme disait… who déjà ? Très cher W, te voici chargé d’une lourde mission, porter le mystère de l’auteur. Who, moi ? Oui, toi, W comme WHO.

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Notes orphelines ou la langue du dessous

L’interdit, Gérard Wajcman, Nous, 2016

Carré blanc sur fond blanc, Kasimir Malevich, 1918

C’est un carré de 16 cm de côté[1], la couverture aqueuse est faite de deux bandes blanches, l’une très blanche, l’autre à peine grisée. On ouvre et on découvre que le texte ne court que sur des notes de bas de page. Il y en a 207 ou 208 si on compte la dernière, non numérotée. Le tout sur 264 pages portant chacune le titre courant, centré en haut, L’interdit, laissant voir un blanc entre ce mot et le début de la note. Le texte courant a été remplacé par un blanc courant. Une postface de l’auteur éclaire la singulière entreprise. En 1986, Denoël avait publié pour la première fois ce roman. Vingt ans plus tard, l’éditeur Nous s’y attelle à nouveau. Lecture fragmentée et saisissante, qui m’a laissée à plusieurs reprises, bienheureux principe de contagion, interdite. 

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Lire Quignard

Pascal Quignard, L’homme aux trois lettres, Grasset, 2020

Quignard, comme Duras, parle sans intention ni adresse. Il ne veut pas convaincre, il est profondément seul dans ce qu’il dit. Les écritures de Quignard et de Duras sont aussi proches en cela, au-delà des questions de sujet, de forme, de style. Et cette solitude de parole, d’écriture si déployée, rare, fascine. En 1994, Quignard a abandonné toute position sociale (fonctions éditoriales chez Gallimard, direction d’un festival de musique baroque qu’il avait créé) pour se consacrer à la lecture et l’écriture. L’homme aux trois lettres est le tome XI de Dernier royaume, entreprise littéraire dont la publication a commencé en 2002.

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V comme voix

Pour V

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’ai revu La leçon de piano. Une jeune femme, pianiste, muette depuis l’enfance, mariée sans savoir à qui, part avec sa fille de 9 ans et son piano, retrouver l’homme en Nouvelle-Zélande. Elle trouve l’amant, le plaisir sexuel, l’amour avec un autre. Alors qu’il vient de découvrir l’adultère, douloureusement jaloux, le mari demande à l’amant si la jeune femme lui a murmuré quelque chose pendant l’amour. Plus que de voir sa femme et son amant nus sur le lit, c’est l’idée qu’elle puisse faire entendre sa voix à un autre, qui est insupportable au mari. Le plus précieux de soi, V comme VOIX.

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U comme utile

Lu l’été

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Plusieurs semaines que je cherche même si j’en sais l’inutile. Le mot vient quand il veut. Mais qui commencent par u, il y en a beaucoup moins. La distribution capricieuse de la langue. Je me promène dans Palabres, un dictionnaire alimenté par des mots plutôt rares, toujours chics, quoi qu’ils disent (voir caecotrophe ou rudéral). Les phrases exemples sont perlées (J’ignore s’il était nomophone ou infidèle mais j’ai toujours su qu’il y avait un problème). Par goût de l’aléas salvateur, je me dis que pour mon île, je prendrai le premier u qui passe. Mais que tchi, dans Palabres, rien qui s’ouvre par l’u. La tension monte entre mon acharnement à trouver le mot et le monde autour, qui s’affaire, sacralisant l’utile. Le voilà qui vient : U comme UTILE.

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La guéparde

La séparation, Sophia de Séguin, Le Tripode, 2019

Je regarde ce guépard d’Aloys Zötl (1803-1887), teinturier autrichien qui peint un bestiaire auquel Julio Cortázar et André Breton rendirent hommage. L’animal tacheté fixe un point hors cadre, griffes des pattes avant bien visibles. Corps calme, il guette. Couleurs et formes se fondent dans une douceur éteinte. Tout semble se concentrer dans l’œil hypnotisé hypnotisant de l’animal. Sa lueur blanche convoque un hors-champ par nature inconnu. Le journal intime est de cet ordre, fouiller ce qu’on a sous les yeux chaque jour, le mettre à nu pour soi, et le cacher au monde. Jusqu’au jour où on le publie. 

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Julien Viteau, libraire vertical

Le nom de Vendredi donné dès l’origine en 1919, reste un mystère. Pas la référence à Robinson Crusoé, peut-être une revue née après la Commune, que l’on aurait vendue là (la SFIO n’était pas loin, Cité Malesherbes), mais dans un nom, chacun peut mettre ce qu’il veut (Julien Viteau, en substance, 10 juillet 2020).

Julien Viteau est sur l’île de la Guadeloupe en 2015 quand il décide de racheter Vendredi, librairie aujourd’hui centenaire. À peine 25 m2, 67 rue des Martyrs, Paris 9e. Grand lecteur de poésie, il fréquente Vendredi depuis l’âge de 20 ans. Il connaît à peine Gilberte de Poncheville, sa propriétaire depuis 1978, qui lui a glissé qu’elle vendait. Par boutade, il l’exhorte de ne pas céder aux prétendants. Et au retour de l’île, il lui annonce qu’il reprend. Il a 45 ans et n’a jamais fait commerce de livres. Gilberte a compris que la condition n’était pas tant d’être libraire mais de bien connaître Vendredi. Rencontre-portrait d’un Robinson de la libraire.

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Perles de Prague

À Milena, Kafka, traduit de l’allemand par Robert Kahn, Nous, 2015 ; Vie de Milena, Jana Černá, traduit du tchèque par Barbora Faure, La Contre Allée, 2014 ; Vivre, Milena Jesenská, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, Cambourakis, 2014

Prague, Place Venceslas, carte postale, 1920

Lire comme suivre les perles d’un bijou baroque, impossible collier, on se laisse happer par des signes, même petits, lovés dans une préface, une note, cailloux blancs. À Milena contient les lettres que Franz Kafka adressa à Milena Jesenská entre mars 1920 et décembre 1923 (Kafka meurt l’année suivante). L’éditeur Nous en a proposé une nouvelle traduction par Robert Kahn, qui chez le même éditeur a retraduit le journal de l’écrivain, devenu Journaux, restituant l’intégralité et l’ordre originel des douze cahiers confiés à l’ami éditeur Max Brod. Jana Černá que j’avais découverte avec Pas dans le cul aujourd’hui, longue lettre érotique et philosophique à son amant, Egon Bondy, a fait le récit de la vie de sa mère, Vie de Milena. Et l’éditeur Cambourakis a réuni des chroniques publiées par Milena Jesenská entre 1919 et 1939 (elle meurt à Ravensbrück en 1944). J’ai suivi ces chemins praguois, les rues, les cafés où on lit à voix haute et où on parle de littérature, politique, en tchèque, en allemand, les chambres où on écrit et où on fait l’amour. 

Encore…

par Isabelle Louviot