S comme silence

Le blanc de la parole

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Marie-Léone s’est tue. Elle n’était déjà pas bavarde. Elle était abonnée à l’île et c’était la mère d’une amie. Je ne l’ai vue qu’une fois, dans une église où sa fille chantait. Un cancer l’a vite emportée au début du mois de mars. Je savais par sa fille que ce blog comptait beaucoup pour elle, et elle était presque toujours la première à ouvrir les niouzeletters annonçant une publication. Je ne la connaissais pas. Dans l’église, elle m’avait lancé « Ah c’est vous ! », et j’avais senti dans les quelques mots qui avaient suivi, tout petits, ni compliments, ni politesses, dans sa façon de parler, quelque chose comme un laser. Elle parlait en perçant quelque chose. Chronique à trous. S comme silence.

Je ne savais pas ce que Marie-Léone aimait dans l’île, si elle lisait les livres dont je parlais, je ne connaissais pas ses goûts littéraires, ni ce que représentait la littérature pour elle. Samedi soir, sa fille est venue dîner, a évoqué sa fin, l’hôpital, la douleur, la morphine. J’ai écouté, touchée, mais je n’ai rien appris sur elle, ce qu’elle était. C’était une femme hors du commun. Ce fait déjà connu depuis la rencontre dans l’église, n’était pas étayé, n’avait pas besoin de l’être.

Ne rien savoir d’elle, ne m’empêchait pas de penser à elle en écrivant. Au contraire. La lectrice modèle. Je fantasmais : elle aimait tout ce que je lisais et ce que j’en écrivais. La virginité était pratique, le silence invitait le plein. Parfois, je repensais à ce « Ah c’est vous ! » qui concentrait tant. Marie-Léone était devenue ange protecteur de l’île. Je réalise à quel point ce silence m’était précieux et mon désir d’être lue, aimée dans ce que j’écrivais, comblé par lui à bon compte.

J’imagine une opposition entre des écritures silencieuses et d’autres saturées. Si le silence est trou, blanc, retrait, espacement, manque, celles de Modiano, Duras, Beckett, Gracq relèveraient des premières. Celles de Dostoievski, Proust, Céline, Guyotat, Volodine appartiendraient aux secondes, des écritures en plein, des flux injectés en intraveineuse. Par les premières, quelque chose se sédimente, des strates, une neige s’épaissit. Les secondes agissent par secousses, poussées de la phrase, de l’énumération ou du motif détaillé dans son infini. Il y aurait des physiques de l’écriture. Mais j’ouvre au hasard  La place de l’étoile évoqué dans le dîner de samedi, tombe sur une scène entre Véronique de Fougeire-Jusquiames et le narrateur. Ils sont dans le boudoir. Seins nus sous sa robe de gaze, la marquise peste contre la biographie romancée dans laquelle s’est lancée le jeune homme. Vous vous prenez pour Marcel Proust, Schlemilovitch ? C’est très grave. Vous n’allez tout de même pas gaspiller votre jeunesse en recopiant À la recherche du temps perdu ? Je vous préviens tout de suite que je ne suis pas la fée de votre enfance ! La Belle au bois dormant ! La duchesse de Guermantes ! La femme-fleur ! Vous perdez votre temps ! Traitez-moi donc comme une putain de la rue des Lombards au lieu de baver sur mes titres de noblesse ! Mon champ d’azur avec fleurons ! Villehardouin, Froissart, Saint-Simon et tutti quanti ! Petit snob ! Juif mondain ! Assez de trémolos, de courbettes ! Votre gueule de gigolo m‘excite en diable ! M’électrise ! Adorable petite frappe ! Mac de charme ! Bijou ! Bardache !

Modiano trempait sa plume dans l’encre de Céline, je l’avais oublié et ma distinction bat de l’aile. Si elle ne marche pas pour tout un écrivain, peut-être un texte, certains laissant plus de place au silence, à la respiration du lecteur. Comme le blanc qui fait voir l’encré, ou en musique, le silence qui s’écoute, fait écouter et toutes les questions de contraste et de rythme.

Avec Marie-Léone, il n’y avait pas de rythme, parce qu’il n’y avait pas de signe ou alors une approbation très générale murmurée dans une église. 

Du latin silentium (on est chez les cisterciens en 1190) formé à partir de silere. Une phrase de cet article sonne comme une parole de pythie : « Silere et tacere : se tait (silet) celui qui interrompt son discours alors qu’il parle, d’après la signification même de la lettre S ; reste silencieux (tacet) celui qui n’a même pas commencé à parler. » Pour les grammairiens anciens, le S était plus sifflement, que son articulé, plus demi-voyelle que consonne, voire pas vraiment lettre. Égarée au royaume des sons humains, cette demi-mondaine pouvait facilement disparaître, être rayée du mètre, alors parfaite pour dire la non parole humaine. 

Chut vient de l’interjection latine st (contraction de silere et tacere). On chuchote et on chante dans les églises. On peut même y entendre la voix de Dieu. De Chuchotter, chuchotterie, chuchotteur, le Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises de Nodier dit Du mot factice st qu’on a employé pour imposer silence, ou pour indiquer qu’il faut baisser la voix, et parler de manière à n’être pas entendu, on a fait chut, suivant l’usage de notre langue qui mouille ordinairement les sons sifflants ; et de là le verbe chuchotter, qui présente une nouvelle onomatopée par le concours des syllabes sourdes qui le composent.

Marie-Léone s’est tue. Chute.

Une réflexion sur « S comme silence »

  1. Je suis sûre qu’elle lit tes chroniques de là-haut Isabelle !
    Merci pour elle …!

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