Bombe à fragmentation

Autisme, Valério Romão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 2016 

autismeJ’ai commencé à lire Autisme juste après avoir vu le film de Julie Bertuccelli, Dernières nouvelles du cosmos (2016). Ce documentaire raconte l’étonnante évolution d’une jeune fille autiste. Grâce à la dévotion et à la profonde intelligence de sa mère, Hélène est parvenue à l’âge de 20 ans à s’exprimer et accepte désormais le contact (toucher, échanges de paroles) avec les autres. Par l’intermédiaire de casiers emplis de lettres, Hélène compose des mots et parle une langue poétique aiguisée. La talentueuse réalisatrice (auteure du merveilleux Cour de Babel, 2014) montre ce cheminement troublant, magnifique. La mère pose un regard affranchi sur sa fille dotée d’une émouvante puissance verbale. Continuer la lecture de Bombe à fragmentation

Enfance, es-tu là ?

Le Chant du Marais, conte écrit par Pascal Quignard et mis en images par Gabriel Schemoul, Chandeigne, 2016

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En 1530, un tailleur et fondeur de caractères parisien donne naissance à une nouvelle typographie. Galbe raffiné des lettres rondes, finesse des empattements triangulaires, rares appendices ornementaux, le Garamond* est un modèle de pureté et d’élégance. Née de l’Humanisme et de la Renaissance, la typographie est choisie pour composer Pantagruel de Rabelais et Éloge de la folie d’Erasme. En 1598, elle sert à imprimer l’Édit de Nantes qui met fin aux guerres sanglantes entre Catholiques et Protestants. Bien inspirées, les Éditions Chandeigne ont choisi le Garamont pour composer Le chant du Marais, conte écrit par Pascal Quignard, magnifiquement mis en images par Gabriel Schemoul, prenant pour décor les tensions religieuses du XVIe siècle.

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Des bêtes et des hommes

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 2016

F. Bacon, trois études pour G. Dyer, 1969, The Estate of F. Bacon, Louisiana Museum of Modern Art
F. Bacon, trois études pour G. Dyer, 1969, Louisiana Museum of Modern Art, © The Estate of F. Bacon

Cinq générations se succèdent entre 1898 et 1981 dans cette ferme isolée du Sud-Ouest, à proximité de Puy-Larroque. Pas exactement une fresque familiale, plutôt la pénétration sourde, implacable, sensorielle d’un monde où se côtoient brutalement bêtes et hommes. De génération en génération, hommes et femmes se parlent peu, mal, et se tuent au travail. Dans une langue précise et crue, Jean-Baptiste Del Amo en traque les routines et les folies. Le romancier aime la peinture et la photographie. Son écriture possède une étonnante capacité à représenter. Continuer la lecture de Des bêtes et des hommes

Où la littérature prend-elle sa source ?

L’art et la formule, Jean-Yves Pouilloux, Gallimard, 2016

Alexandre Hollan, Vie silencieuse, 2013

De quoi traite cet essai dont le titre s’annonce comme un (très) vaste programme ? De l’alchimie mystérieuse, complexe, tendue, entre écriture et perception sensible. Alchimie qui donne naissance à la littérature, celle qui permet d’accéder à une plus grande connaissance de soi. C’est ainsi que la définit Jean-Yves Pouilloux, professeur émérite de littérature à l’université de Pau et des Pays de l’Adour. Avançant avec plusieurs écrivains, philosophes et peintres (Proust, Queneau, Bouvier, Merleau-Ponty, Giaccometti, Hollan…), il tente de répondre à la question : où la littérature, et plus largement la création, prennent-elles leur source ? Continuer la lecture de Où la littérature prend-elle sa source ?

Impasse familiale

Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 2016

La famille « réunie » dans l’adaptation cinématographique de Xavier Dolan (2016)

C’est le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, qui met à nouveau la pièce écrite par Jean-Luc Largarce en lumière. Achevée en 1990, elle ne sembla alors intéresser personne. En 1999, le metteur en scène Joël Jouanneau la découvre enthousiasmé et décide de la monter. Depuis, ce texte sur l’impasse familiale est régulièrement représenté et est entré en 2007 au répertoire de la Comédie française.

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Quand une monteuse prend la parole

Plus long le chat dans la brume, Journal d’une monteuse, Emmanuelle Jay, illustré par Mathias Maffre, Les Éditions Adespote, 2016

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A priori il est bizarre, ce livre. Je n’ai pas immédiatement su ce qu’il était. Une couverture étrange. Le train arrière d’un chat s’étire sur toute la largeur pour ne laisser voir sa tête que sur le second rabat. Un titre qui sonne comme un haïku. Plus long le chat dans la brume est, son sous-titre l’indique, le journal d’une monteuse. Monteuse de films de fiction et de documentaires, Emmanuelle Jay fait coup double. Elle s’est associée pour créer la maison d’édition Adespote (du grec, animal sans maître) et en a écrit le premier titre.

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Dans le grain du couple

La conversation amoureuse, Alice Ferney, Actes Sud, 2000

R. Doisneau, Le baiser de l'Hôtel de ville (1950)
R. Doisneau, Le baiser de l’Hôtel de ville (1950)

Pour la première fois cet été, j’ai lu un texte d’Alice Ferney. Le cadeau d’un ami, Le ventre de la fée (Actes Sud, 1993). Un livre sur la maternité, m’avait-il annoncé. Une femme met au monde un enfant qui devient monstre. Une prose mêlant sans retenue le doux, le sensuel et l’horreur. Un conte, un texte court, subversif, résistant à toute sociologie ou psychologie. Comment un garçon élevé dans l’amour d’une mère-fée devient-il brute sans affect ? Comment l’ange devient-il diable ? Comment l’amour donné par la mère devient-il violence meurtrière chez le fils ? Continuer la lecture de Dans le grain du couple

Nous n’avons plus confiance dans la littérature

La Loterie, Miles Hyman, d’après Shirley Jackson, trad de l’anglais (États-Unis) par Juliette Hyman, Casterman, 2016

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La première page de l’album est couverte des remerciements de l’auteur à la famille, aux amis, à l’éditeur… J’adresse les miens, chaleureux, enthousiastes, profonds au libraire de la Rubrique à bulles qui m’a conseillé La loterie. Miles Hyman en a réalisé le dessin et l’adaptation. C’est le petit-fils de l’écrivain américaine Shirley Jackson (1916-1965). Auteur de romans policiers et fantastiques, elle a aussi écrit des nouvelles, dont La loterie publiée en juin 1948 par le New Yorker Magazine. « J’exige des excuses personnelles de la part de l’auteur », « Nous sommes des gens relativement bien éduqués et instruits, mais depuis que nous vous avons lue, nous n’avons plus aucune confiance dans la littérature. » Le lectorat de la vénérable publication américaine s’emballa subitement. Pourquoi ?

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Burundi natif-natal

Petit pays, Gaël Faye, Grasset, 2016

C’est un îlot de douceur, au début, au temps de l’enfance, des mangues, de la petite bande de copains. Petit pays c’est l’enfance de Gabriel, double fictif de Gaël Faye né en 1982 au Burundi, aujourd’hui slameur et désormais romancier. Petit pays c’est le retour, par la littérature, au pays déchiré à partir de 1994 par la guerre civile entre Hutu et Tutsi. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. C’est l’explication de la guerre donnée par le père du petit Gaby. La seule qu’il trouve.

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Le beau métier de critique

La beauté du monde, la littérature et les arts, Jean Starobinski, présenté par Martin Rueff, Quarto Gallimard, 2016

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Les Éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’éditer les écrits de Jean Starobinski consacrés aux écrivains, peintres et musiciens que le critique et passionné des arts publia entre 1946 et 2010. J. Starobinski est un personnage singulier. Né en 1920, auteur de deux thèses, en littérature (sur Rousseau) et en médecine (sur le traitement de la mélancolie), il fut médecin psychiatre, historien des idées, essayiste, fin mélomane, grand amateur de peinture et porta un regard neuf sur la critique littéraire.

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par Isabelle Louviot