Archives de catégorie : De A à Z

Z comme Zi end

L’infini de la fin

L’alphabet tout égrené. Chacune des vingt-six lettres a pondu plus gros qu’elle. Chacun des vingt-six mots comme un corps caressé, percé, respiré. Quelque chose à extraire de chacun, suc, sperme, larme. Du solide au liquide, on change l’état, on guette le gazeux, le vaporeux, le volatile, l’infime. Dernière lettre. On s’amuse à dramatiser. Mais la voix philosophe interroge : La fin existe-t-elle ? N’est-on pas toujours en train de l’empêcher, de tenter d’y échapper par le souvenir ? La voix philosophe s’accorde avec l’oreille musicienne. Le diapason vibre encore. Alors, pour le plaisir du zézaiement automnal, frangliche mezza voce, voici Z comme ZI END. 

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Y comme Y-es-tu ?

Comptine de la peur

Loup y-es-tu ? M’entends-tu ? Que fais-tu ? demande l’enfant. Culotte, chemise, chaussures… le loup répond puis déboule. Ouh ! Et l’enfant s’enfuit. Y es-tu ? Es-tu dans cet Y du tout près qu’on ne voit pas, mais qu’on sent et qu’on frôle ? Excitation de la peur, ça vibre en soi. Mais qu’est-ce que tu vas chercher là ? Y, c’est le bois, un point c’est tout. Non, ce n’est pas tout. Enfourchons la question à l’initiale fourchue et sans peur, sondons cette peur dans un héroïque Y comme Y-ES-TU ?

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X comme X

L’étranger

Lettre signe, lettre mot, lettre nom, lettre nombre, lettre de l’indésignable, de l’inconnu, du sacré, du porno, lettre à part, le X est marqué au fer rouge, c’est un paria, c’est l’étranger, le xénos, l’exclus, il est ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne peut connaître et dont on fait parfois sa quête. Rayon, il nous traverse, et nous découvrons notre intérieur d’os et de chairs dont la lecture des grisés est affaire d’expert. Le X partage avec le O la pureté d’une forme minimale, celle dont usent pour signer ceux qui ne savent pas écrire. Suivons la croix sous sa bannière, soit X comme X.

Encore…

W comme who

Hommage aux papous dans la tête

Ça y est, retour au face à face avec ma bibliothèque. Pas pingre mais lui en manque toujours un, celui que je veux, juste là, maintenant, histoire de courir les librairies. Très enfantin. Je n’ai jamais réussi à fréquenter les bibliothèques, toujours senti quelque chose de faux là où tout le monde baisse la tête, chuchote, semble absorbé. Peu pratiqué l’emprunt de livres. L’avoir sinon rien. Très enfantin. Je repense à ma dernière chronique et mon goût pour la citation, immodéré à l’écrit, pas à l’oral, truc de pédant. Très enfantin. Et ce W, ça arrive, oui ? No stress, on a du temps. Alors, je me suis dit que je pourrais les enchaîner, sans dire l’origine. Pénélope tisse, Max colle et moi je fais du texte rapiécé sans couture apparente. L’auteur disparaît, comme disait… who déjà ? Très cher W, te voici chargé d’une lourde mission, porter le mystère de l’auteur. Who, moi ? Oui, toi, W comme WHO.

Encore…

V comme voix

Pour V

J’ai revu La leçon de piano. Une jeune femme, pianiste, muette depuis l’enfance, mariée sans savoir à qui, part avec sa fille de 9 ans et son piano, retrouver l’homme en Nouvelle-Zélande. Elle trouve l’amant, le plaisir sexuel, l’amour avec un autre. Alors qu’il vient de découvrir l’adultère, douloureusement jaloux, le mari demande à l’amant si la jeune femme lui a murmuré quelque chose pendant l’amour. Plus que de voir sa femme et son amant nus sur le lit, c’est l’idée qu’elle puisse faire entendre sa voix à un autre, qui est insupportable au mari. Le plus précieux de soi, V comme VOIX.

Encore…

U comme utile

Lu l’été

Plusieurs semaines que je cherche même si j’en sais l’inutile. Le mot vient quand il veut. Mais qui commencent par u, il y en a beaucoup moins. La distribution capricieuse de la langue. Je me promène dans Palabres, un dictionnaire alimenté par des mots plutôt rares, toujours chics, quoi qu’ils disent (voir caecotrophe ou rudéral). Les phrases exemples sont perlées (J’ignore s’il était nomophone ou infidèle mais j’ai toujours su qu’il y avait un problème). Par goût de l’aléas salvateur, je me dis que pour mon île, je prendrai le premier u qui passe. Mais que tchi, dans Palabres, rien qui s’ouvre par l’u. La tension monte entre mon acharnement à trouver le mot et le monde autour, qui s’affaire, sacralisant l’utile. Le voilà qui vient : U comme UTILE.

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T comme Tripode

Tropisme

Tu as déjà tiré le portrait de Frédéric Martin, tu as déjà chroniqué quatorze livres édités par la maison, tu t’es même inquiétée parfois qu’on puisse te penser en service commandé, alors que sur cette île tu fais tout comme tu veux. Tu mentionnes rarement cette maison sans l’orner de fioritures. Tu vas jusqu’à t’excuser auprès de tes proches de la citer encore, n’assumant pas complètement ton tropisme. Son catalogue qui vient de paraître (illustration de couverture bleu nuit signée Brecht Evens, 24 pages dans un format de gazette) te fait une place (p. 16-17) et un grand plaisir. L’heure du T sonne. Sans crainte d’épuiser quoi que ce soit, sans même vraiment savoir ce que tu vas en dire, tu te lances tête baissée dans le tourbillon d’un T comme TRIPODE.

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S comme silence

Le blanc de la parole

Marie-Léone s’est tue. Elle n’était déjà pas bavarde. Elle était abonnée à l’île et c’était la mère d’une amie. Je ne l’ai vue qu’une fois, dans une église où sa fille chantait. Un cancer l’a vite emportée au début du mois de mars. Je savais par sa fille que ce blog comptait beaucoup pour elle, et elle était presque toujours la première à ouvrir les niouzeletters annonçant une publication. Je ne la connaissais pas. Dans l’église, elle m’avait lancé « Ah c’est vous ! », et j’avais senti dans les quelques mots qui avaient suivi, tout petits, ni compliments, ni politesses, dans sa façon de parler, quelque chose comme un laser. Elle parlait en perçant quelque chose. Chronique à trous. S comme SILENCE.

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R comme rue

ou comme restaurants, rires, riens

J’ai emmenagé depuis quelques mois dans une rue piétonne du 19e. Une rue avec restaurants, cafés, tailleur, bazars, fleuriste, coiffeurs, cordonnier, caviste, fromager, boucherie, primeurs, boulangeries, pharmacie. Elle porte le nom d’un charcutier mort en 1913 qui présida l’Union philanthropique culinaire et de l’alimentation. La quasi-totalité des immeubles date de 1912. Un seul architecte, C. H. François, œuvra. Alignement presque parfait des balcons de pierre et de fer aux deuxième et cinquième étages, pan presque continu d’ardoise au sixième, alternance de la brique blonde et de la brique rouge. Les murs des halls d’entrée sont tous carrelés de motifs floraux. Dans le mien, des iris bleus, jaunes, des nénuphars blancs, et des libellules. J’ai maintenant tout le temps de la détailler. R comme RUE.

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Q comme (le)queu

Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes, Petit Palais, BNF, Éditions Norma, 2018

« Le grand bailleur », détail

Comme beaucoup, je ne le connaissais pas. Devant ses dessins exposés dans le sous-sol du Petit Palais, me venait pour en faire le portrait : drôle, secret, fou, obsessionnel, sensuel, aimant mêmement mot et dessin, frustré, plein d’élans, froid, fantasque, opportuniste, idéaliste, encyclopédiste, rêveur. Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757 – 1826) ? Il se disait architecte-dessinateur. S’il n’a presque rien construit, quasiment aucun de ses projets n’a été retenu, il a dessiné une œuvre abondante, précieuse, faite de vues de palais, pavillons, jardins, théâtres, dômes, portes, temples, belvédères mais aussi des portraits, des corps, des sexes masculins atteints de difformité, des sexes féminins annonçant celui de Courbet.

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